
Avec le TGV Est européen, la SNCF inaugure, dimanche 10 juin, un nouvel axe de circulation ferroviaire à grande vitesse entre Paris et Strasbourg, et au-delà vers la Suisse, le Luxembourg et l'Allemagne. Cette sixième ligne à grande vitesse nationale, créée vingt-six ans après la liaison Paris-Lyon, mettra la capitale française à 2 h 20 de Strasbourg, au lieu de 4 heures, et Francfort à 3 h 45 au lieu de 6 h 15. Une prolongation de la ligne est même déjà planifiée pour 2014 : Strasbourg ne sera alors plus qu'à 1 h 50 de Paris.
Cette ligne modifie profondément les temps de parcours, le plus souvent divisés par deux, entre les différentes agglomérations desservies. La ville de Reims ne sera plus qu'à 45 minutes de la gare de l'Est et les Rémois pourront rejoindre l'aéroport de Roissy Charles-de-Gaulle en 30 minutes. Un temps de déplacement dont bénéficient peu de Franciliens.
Avec ses connexions en Allemagne (9 gares), en Suisse (2 gares) et au Luxembourg (1 gare), la nouvelle ligne TGV aura une dimension internationale. Mais c'est surtout le Grand Est hexagonal, avec ses 24 gares dont 3 nouvelles, qui en sera le principal bénéficiaire.
Selon la SNCF, sur la partie française de la ligne, le nombre des passagers devrait passer de 7 millions en 2007 à 11,5 millions en 2012. Les échanges internationaux, en particulier entre la France et l'Allemagne, passeront de 600 000 voyageurs en 2007 à 1,6 million en 2012.
Ces augmentations de trafic ne suffiront toutefois pas à assurer, au moins dans les trois prochaines années, la rentabilité de la ligne. Jusqu'en 2010, la SNCF table sur un déficit d'exploitation de 100 millions d'euros par an.
Pour les collectivités locales qui se sont investies financièrement dans sa réalisation, l'ouverture de cette ligne constitue un vrai plus. Pour Robert Grossmann, président (UMP) de la communauté urbaine de Strasbourg, c'est "une ouverture à 360 degrés de l'horizon alsacien".
PRESSIONS SUR LE FONCIER
Reims, de son côté, profitant de sa proximité parisienne, prend un nouvel essor. "Avec la création de 470 000 m2 de bureaux dans les vingt prochaines années, soit plus que l'extension actuelle du quartier de la Défense à Paris, nous offrons des possibilités de développement à des entreprises dont le siège reste dans la capitale", explique Jean-Yves Heyer, directeur de Reims Champagne Développement (RCD). Cette structure, ouverte en 2003 par la mairie et la chambre de commerce de Reims, a préparé l'accueil des entreprises. Elle annonce déjà la création de 2 060 nouveaux emplois, dont plus de la moitié dès le 1er janvier 2007.
Si l'arrivée du TGV transforme les grandes agglomérations, les petites communes commencent également à en sentir les premiers effets. A Thiaucourt-Regniéville (Meurthe-et-Moselle), située à 35 kilomètres de Pont-à-Mousson, "l'effet TGV existe mais en pointillé", estime son maire, Jean-Louis Cossin (div. droite). Quelques signes de renaissance de la commune sont toutefois perceptibles : en sept ans, elle est passée de 1 065 à 1 200 habitants et les permis de construire sont passés d'un à dix par an entre 2003 et 2007. Quant au prix des terrains, il a triplé sur la même période.
Difficile toutefois de relier cette évolution à la seule ouverture de la ligne à grande vitesse. "La pression sur le prix du foncier qu'exercent les Luxembourgeois dans le nord du département amène une nouvelle population", indique le maire de Thiaucourt-Regniéville.
INCERTITUDES SUR LA CLIENTÈLE
La prudence reste de mise chez les professionnels de l'immobilier. "La situation actuelle du secteur reflète avant tout le rattrapage de l'ancien sur le neuf", constate Hervé Cartaillac, responsable développement de Nexity à Metz. Cette société d'aménagement, premier groupe immobilier français, développe une trentaine de projets en Lorraine avec des collectivités locales. Notamment pour répondre à la demande locale d'accession à la propriété.
"Il existe de nombreuses incertitudes sur le profil des futurs utilisateurs du TGV", juge M. Cartaillac, en prédisant une période d'observation d'au moins une année pour apprécier les retombées réelles de la nouvelle ligne. "Il est impossible aujourd'hui de savoir si la clientèle du TGV sera plutôt résidentielle, d'affaires ou de tourisme", observe-t-il.
"Le mouvement spéculatif actuel est essentiellement le fait de particuliers", constate, de son côté, Dominique Cren, négociatrice à l'agence immobilière Logia-Mentor de Pont-à-Mousson. Elle observe "l'explosion des prix" depuis 2003 et la multiplication des agences immobilières dans le secteur. "Il est difficile de trouver une maison pour moins de 150 000 euros", affirme-t-elle.
Dans cette ville de Pont-à-Mousson, le nombre de permis de construire a pourtant doublé entre 1992 et 2006. Cette agglomération de 15 000 habitants, située sur un axe nord-sud s'étirant du Luxembourg jusqu'à Nancy, ambitionne, grâce à la ligne TGV, de se retrouver au carrefour des voies de communication régionales mais également internationales. Déjà, souligne le maire (UMP) Henry Lemoine, "une centaine de Luxembourgeois résident à Pont-à-Mousson et vont travailler chaque jour au Luxembourg".
A Pagny-sur-Moselle (Meurthe-et-Moselle), 4 200 habitants, l'installation du poste de commande à distance de la ligne ainsi que de la gare de maintenance des rames a créé 200 emplois. Mais "la pression foncière qu'on observait depuis 2000 se renforce avec la ligne", note la maire, Christiane Contal (PS). La commune devrait en effet connaître cette année la plus forte hausse du foncier de la région (110 euros le m2 contre 70 euros en 2005). Pour la maire de cette ville, qui prévoit d'accueillir 5 500 habitants dans quinze ans, il s'agit de ne pas manquer le rendez-vous du TGV : "C'est l'ultime chance de développement pour cette région marquée par une profonde désindustrialisation."
Dominique Buffier © 09.06.07, Le Monde, tous droits réservés
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