Les ciels à la Turner, une solitude absolue... La Montagne sacrée devient, en cette saison, la plus romantique des retraites
«C'est quand il fait bien gris et froid, quand le vent fait claquer les portes que le Mont est le plus beau. Rien de tel qu'une bonne grosse tempête d'hiver pour saisir l'âme de ces vieilles pierres.» Parole de Françoise, guide des Monuments historiques à l'abbaye du Mont-Saint-Michel. Outre le frisson du climat, la période hivernale offre une sensation inouïe: la solitude.
De 10 000 visiteurs par jour en août, la fréquentation du deuxième site touristique de France (après Paris) chute à 300 entre décembre et février. Quelques amoureux y déambulent, surtout des Japonais, souligne Nicolas Simonnet, administrateur de l'abbaye: «Ils représentent 70% des visites hors saison. C'est un phénomène récent, mais pas si curieux que cela. Le Mont est la vision chrétienne d'une symbolique universelle, le Bien et le Mal. Au sommet, l'archange saint Michel terrassant le Malin représente l'achèvement, le sublime. En bas, sur la grève, où l'eau et la terre se mêlent, on a le premier chapitre de la création du monde. C'est une montagne sacrée comme il en existe en Asie.» Qu'on se rassure, ces curieux pèlerins portant des appareils photo en guise de chapelets sont loin de remplir les quelques restaurants restés ouverts.
Vide, la baie l'est totalement. Pendant la balade à marée basse, seuls les oiseaux vous tiendront compagnie. «En été, les groupes atteignent jusqu'à 50 personnes. Et comme ils partent par dizaines en même temps, ça fait du monde. Ce qui peut poser des problèmes de sécurité.» Frappant le sable du pied, Patrick Desgué, le guide, fait remonter l'eau à la surface, qui tremble semblable à de la gelée. «Si on insiste un peu, on s'enfonce...» Les sables mouvants de la baie du Mont-Saint-Michel ne sont donc pas une légende. L'ensablement non plus. «C'est un phénomène naturel, rappelle Patrick Desgué. La marée ascendante dépose des sédiments que la marée descendante est impuissante à remporter. Les grandes marées, parfois très fortes, ne sont pas fréquentes: et, de plus, la mer n'encercle le Mont que tous les quinze jours. Cela fait plus de six mille ans que la baie s'ensable.» Le Mont-Saint-Michel devrait bientôt être rendu au péril de la mer: la construction du barrage sur le Couesnon, la rivière qui débouche près du Mont, va bon train. Par un système de «chasse d'eau», il commencera à repousser du sable vers le large avant la fin de l'année.

Un invisible chemin contourne le Mont jusqu'à Tombelaine, un gros rocher distant de 3 kilomètres. Patrick Desgué sort ses jumelles et scrute les vagues à l'horizon: des colonies d'échassiers venus de Russie passent ici l'hiver, des oiseaux au bec spatulé fouillent la vase. Un phoque sort la tête de l'eau: ils sont une trentaine à vivre dans la baie. Sur l'îlot de Tombelaine, un sentier monte dru entre les rochers et les ronces. Rien ne subsiste de l'ancienne abbaye ni du village, que Louis XIV fit raser après la disgrâce de son surintendant Fouquet, alors propriétaire de l'îlot. Là-haut, un petit promontoire. Vous y êtes comme seul au monde. Le soleil rasant éclaire toute la baie, depuis Granville la Normande jusqu'à la Bretonne Cancale. Droit devant, c'est Champeaux et ses belles falaises au gazon velouté. Puis voilà Jullouville et ses villas désuètes, endormies le long de la plage, où passe un cavalier solitaire. Vers Genêts, une silhouette barbue relève des filets à mulets: c'est M. Célestin, le dernier pêcheur professionnel de la baie. Retournez-vous et vous distinguez la mer qui gronde au loin, amenant de gros nuages gris. Le temps change vite ici, comme une humeur qui joue sur le paysage, et le Mont, presque gai sous le soleil, se drape subitement d'ombres menaçantes.
Il pleut, et déjà le vent fait moutonner des nuages que traversent des rais de soleil. C'est beau comme un ciel de Turner. «C'est en hiver que le tableau est le plus saisissant. En été, la lumière écrase tout», résume sobrement Patrick Desgué, que l'on sent ému, quand même.

La lumière est peut-être la clef du mystère du Mont-Saint-Michel. Ce pourquoi la huitième merveille du monde, bien que mille fois vue en photo, échappe toujours au cliché. En vrai, elle est aussi changeante qu'une star sous les sunlights. Pour comprendre la magie, on peut aussi se pencher sur son CV, prestigieux: panorama unique et complet de l'architecture du Moyen Age, l'abbaye du Mont-Saint-Michel réunit en un seul lieu des bâtiments carolingiens, romans et gothiques, tous d'une beauté à couper le souffle. Construite il y a mille ans à flanc de rocher, elle recèle des prouesses aussi techniques qu'énigmatiques. Aujourd'hui encore, on ne sait pas très bien comment les bâtisseurs d'alors s'y prirent pour acheminer des îles Chausey les blocs de granit, puis les ériger en d'immenses arcs-boutants. Comment ils eurent l'audace de percher sur un rocher une basilique s'étalant sur 80 mètres, pour qu'elle soit aussi longue que le rocher était haut! Autant de mystères qui se perdent dans une histoire légendaire, digne d'un récit des Evangiles: qu'une abbaye si ambitieuse ait été construite car un évêque d'Avranches en avait reçu par trois fois l'ordre de l'archange saint Michel, voilà qui situe le lieu hors du naturel.
Ne pas chercher à comprendre. Se laisser envoûter, tout simplement. Revenir à marée montante, au moment où le soleil se couche et où les nuées d'étourneaux se précipitent. Le soir tombe, les derniers visiteurs sont partis. Dans les ruelles ne restent que les chats. Noirs, farouches, ils s'enfuient, seigneurs de l'ombre.
Nathalie Chahine, © 29.12.2006, L’Express, tous droits réservés
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