
Alain Robbe-Grillet s'est éteint lundi à 85 ans. Jacques-Pierre Amette évoque cet écrivain révolutionnaire qui jusqu'au bout théorisa le scandale.

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L'auteur des « Gommes » s'efface. Voilà quatre ans que l'Académie française attendait son discours d'intronisation, lui qui fut élu en 2004 au fauteuil de Maurice Rheims. Jusqu'au bout, il a surpris, étonné, scandalisé, inquiété, dérangé, déconcerté, ironisé.
Voilà donc un académicien qui meurt sans épée, sans costume, sans discours, et qui n'a jamais travaillé sur le dictionnaire. Et, cependant, ce petit-fils d'instituteur est devenu le « pape du Nouveau Roman ». Cet ingénieur agronome né à Brest fut le plus commenté des auteurs français d'après-guerre dans les universités américaines. Ce fils d'entrepreneur breton désargenté et pétainiste s'est retrouvé le plus brillant des théoriciens de la modernité littéraire. Enfin, par une ironie qui lui ressemble, on apprenait (dans un journal intime publié par sa femme) que cet auteur aux fantasmes sadomaso a épousé, vierge, Catherine Rstakian, cette jeune fille en col Claudine et à la silhouette de bonne élève d'institution religieuse qui publia sous le nom de plume de Jean de Berg des récits érotiques devenus des classiques. Quel parcours !
Au départ, Robbe-Grillet est un ingénieur agronome. Il est chargé de mission, entre 1945 et 1948, à l'Institut national de la statistique. Entre 1949 et 1951, ingénieur à l'Institut des fruits et légumes coloniaux, il voyage. Au Maroc, en Martinique et en Guadeloupe. A l'époque, il porte un imper et une petite moustache qui le font ressembler à un flic en civil. Toutes les maisons d'édition commencent par lui refuser « Un régicide ». En 1953, les petites Editions de Minuit publient « Le voyeur », quelques critiques découvrent un objet littéraire non identifié où les ampoules électriques, les lits et les couloirs sont les éléments principaux. « Les gommes » se présente comme un roman policier à l'action incompréhensible. Il y a bien un assassin, un mort et un détective, mais, comme l'écrit l'auteur dans son prière d'insérer, « le livre est justement le récit des vingt-quatre heures qui s'écoulent entre le coup de pistolet et cette mort ». On évoque Kafka, perplexe... « Ecriture sans alibi, sans épaisseur et sans profondeur », annonce, enthousiaste, Roland Barthes dans un article retentissant... Le Nouveau Roman est en train de naître en pleine littérature engagée sartrienne, en pleine surchauffe politique.
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Le paradoxe Robbe-Grillet est là. En pleine guerre d'Algérie, il regarde le monde d'un oeil froid. C'est à la fois étrange et familier. L'auteur détruit le bon vieux code narratif balzacien. Le personnage souvent seul se perd dans d'étranges contemplations. L'intrigue se fait circulaire, avec des reprises de scènes jusqu'au vertige. Le lecteur de Troyat flotte, la critique lui tombe dessus, notamment Le Monde et Le Figaro pour une fois réunis. Pamphlets, articles agressifs, polémiques : c'est une nouvelle querelle des Anciens et des Modernes. Pour les uns, l'auteur est un plaisantin ou un fou. Pour d'autres (Sollers ou Blanchot), c'est l'homme qui arrache le roman à sa psychologie désuète, à son engagement politique pesant. |
Rares sont ceux qui voient que ce nouveau monde décrit ressemble aux surfaces de verre et aux couloirs des nouveaux immeubles qui naissent à la Défense.
« Le voyeur » (1955) reçoit le prix des Critiques. Nathalie Sarraute l'aide en publiant « L'ère du soupçon », dans lequel elle aussi refuse l'héritage plan-plan du roman balzacien. Ce n'est plus une révolte, ça devient une révolution, celle d'un groupe qui se retrouve dans les étroits bureaux des Editions de Minuit, sous la direction de Jérôme Lindon. Il comptera Claude Simon, Michel Butor, Samuel Beckett, Robert Pinget. Un matin d'hiver, on prend une photo dans la rue : elle fera le tour du monde. Robbe-Grillet, cultivé, souriant, répond brillamment aux journalistes et se retrouve, de fait, le théoricien d'un groupe passablement hétéroclite... Enthousiasme des campus américains.
En 1961, le scénario de « L'année dernière à Marienbad » lui apporte la célébrité. Réalisé par Alain Resnais, le film est somptueux, baroque, tourné dans un château de Bohême.
A.R.-G. bascule dans l'érotisme et l'exotisme (voir « La maison de rendez-vous », « Dans le labyrinthe ») . Il glisse de la révolution narrative à l'émancipation sexuelle. Dans son film « L'homme qui ment », Jean-Louis Trintignant fait subir tous les outrages à Marie-France Pisier. Ses oeuvres ressemblent de plus en plus à l'art cinétique d'un Vasarely ou à un mobile de Calder. Jeux narratifs et gaieté, variations, échos et reprises. N'oublions pas qu'à l'époque, sous Pompidou, on condamne un professeur, Gabrielle Russier, pour avoir eu une liaison avec un de ses élèves... Lui, c'est le marquis de Sade dans un penthouse. Avec finesse il enregistre le nouveau paysage. A villes nouvelles, sexualité nouvelle. Une société de consommation se loge avec volupté dans le présent. Le pays s'érotise dans les cafétérias, dans les chaînes hôtelières, sur les plages. Il ouvre littérairement la voie aux « Choses » de Perec et au « Procès-verbal » de Le Clézio.
Retiré dans son château normand près de Bayeux, il contemple la comédie littéraire parisienne d'un oeil narquois, derrière sa barbe de faune. Juré au prix Médicis, il plaide pour les oeuvres novatrices. Conseiller littéraire aux Editions de Minuit, il voit arriver les nouvelles sensibilités, d'Echenoz à Toussaint.
Il scandalise à 84 ans, en novembre 2007, avec « Un roman sentimental », publié sous Cellophane. C'est un clin d'oeil à Nabokov bien davantage qu'une confession de pédophile.
Résumons : en pleine période où les grands moralistes Mauriac et Sartre triomphaient, lui, amoral, a introduit quelque chose de distant et de souriant qui annonce la société libérée et ludique d'aujourd'hui. Il s'est joué des formes comme un Boulez, nourri, au fond, des jeux surréalistes et de leur onirisme. Et, pour écrire, il lui a suffi d'un briquet, d'une cafetière, d'un train, de la peau d'une jeune fille. En hédoniste, il a goûté la surface limpide du monde. Rien de plus, rien de moins.
Robbegrillesque !
En décembre 2005, Jean-Paul Enthoven interrogeait chez lui ce « professeur de lui-même ». « Bacchus » sortait de sa douche. Best of. Sur l'Académie « J'avais dit à la belle Hélène [Carrère d'Encausse, NDLR] : pas de visite, et pas de costume ! A l'évidence, elle a bien compris le premier point, moins le second ! Le 25 mars 2004, je suis donc élu-une élection de maréchal, dit-on, ce qui convient tout à fait à mes origines familiales-et lorsque, plus tard, je déjeune avec la secrétaire perpétuelle-une très bonne table, de très bons vins...-, elle me propose, comme ça, d'essayer l'habit vert du maréchal Juin... |

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Là, il m'a fallu repréciser les choses : on ne peut pas me faire venir dans une institution qui veut se « moderniser » en accueillant des gens comme moi et, en même temps, me demander d'obtempérer à des rituels désuets qui, de surcroît, n'ont pas été définis par Richelieu, mais par Napoléon, qui voulait militariser toute la société française... Me faire ça à moi, alors que j'étais déjà allergique à l'armée et à l'Eglise lorsque j'étais de droite ! »
Sur sa barbe « La naissance du Nouveau Roman a coïncidé, en France, avec les débuts de la télévision dans la vie littéraire, c'est-à-dire avec la publicité médiatique du visage des écrivains. Or ma femme trouvait que la moustache, ça ne passait pas. Ou, plutôt, que ça me donnait un visage flou, mou, et que la barbe pourrait améliorer le spectacle... Aussitôt après, Tom Bishop, qui a beaucoup oeuvré en Amérique pour le succès du Nouveau Roman, me propose un poste assez mirifique à la New York University, et il m'a dit (en plaisantant ?) que ce poste, il n'aurait pas pu me l'obtenir si je n'avais pas eu cette barbe superbe-quoique mal taillée... »
Sur Roland Barthes « Roland Barthes, qui détestait son propre visage, me disait souvent : "Toi, tu as de la chance, tu entretiens des relations heureuses avec ton imago ..." »
Sur Dieu « Je suis un athée à qui Dieu rend visite. Un Dieu inexistant, certes, une sorte de quark ou de particule d'antimatière... Et, quand il me rend visite -ça se passe surtout quand je prends mon bain-, il me donne des conseils et me parle de mon génie... »
Sur lui « A l'étranger, on me reconnaît, on me salue, on m'identifie grâce à cette barbe, mais on m'avoue volontiers qu'on n'a lu aucun de mes livres, qu'on n'a vu aucun de mes films... Je suis un dinosaure non empaillé !
Jacques-Pierre Amette, © 21.02.2008, N°1849 Le Point, tous droits réservés
Article reproduit par courtoisie de Le Point, pour vous abonner consultez ou www.todalaprensa.com.mx
UN MONDE A LA MESURE DU "CHAMACO"

"Lindy Hop" (1936)
Par un de ces étranges concours de circonstances, je suis tombée sous le charme de Miguel Covarrubias à l'autre bout du monde. J'étais alors une adolescente bien rêveuse et privilégiée, vivant dans un endroit unique au monde, puisque selon les propres paroles du mexicain "les anciens Balinais ont fait de leur île un monde enchanté de dieux, d'humains et de démons". A ce moment-là, je savais seulement de lui une chose: il avait écrit, en 1936, le traité d'ethnologie considéré le plus complet à ce jour sur l'île Indonésienne de Bali. Avec son regard, sa plume et son pinceau, j'ai embrassé la culture exubérante d'un lieu où lui et moi étions -à quelques décennies de distance- des étrangers, mais qui nous a irrémédiablement envoûtés.
J'ai quitté l'Indonésie, ne me doutant pas que d'une façon ou d'une autre, et au fil des ans, je recroiserais les œuvres de Miguel Covarrubias. En effet, quelques années plus tard, lors de mon arrivée au Mexique, je me suis rappelé qu'il était d'ici, et j'ai commencé à chercher l'homme derrière le renom...
Miguel Fernando Covarrubias Duclaud, mieux connu sous le nom de Miguel "El Chamaco" Covarrubias est né le 22 Novembre 1904 à Mexico. Son deuxième nom de famille laisse à supposer que sa mère était d'origine française... Peintre, caricaturiste, ethnologue et historien de l'art autodidacte, il abandonne ses études de la Escuela Nacional Preparatoria pour se dédier à la caricature, sa première passion. On raconte qu'il parcourait théâtres et cafés nocturnes pour glaner ses esquisses...

"Young balinese girl" (1933)
Insatisfait par un début de carrière qui végète, en 1924 il quitte le Mexique pour New York où il dessine pour le compte de plusieurs magasines dont The New Yorker et Vanity Fair pendant huit années. D'un naturel heureux, travailleur et appliqué, il s'intéresse à la vie des noirs de Harlem et crée le recueil "Negro Drawings" (1929) qui contribue à la diffusion du jazz. Il imagine un style de dessin synthétisé, avec des influences de l'art moderne (en particulier du cubisme et du futurisme) qui laisse son empreinte dans le style 1925 appelé aussi Art Déco et qui lui vaut la reconnaissance de "Merveille du Crayon" suivant L'Enciclopedia Britannica. Il fait aussi quelques illustrations pour The Heritage Press pour des œuvres comme "La Cabane de l'Oncle Tom" ou "Tous les hommes sont frères" de Pearl Buck, éditions très prisées par les collectionneurs. Les grands noms de son époque sont croqués par le regard ironique et joueur de Miguel Covarrubias, que ce soit le Prince de Galles, Corinne Griffith (reine du cinéma muet), son grand ami Diego Rivera, Chiang Kai Chek ou encore les personnages de la culture populaire mexicaine.
Son intérêt pour l'anthropologie s'envole au-delà des arts et des Amériques. Grand esprit voyageur, en 1932 il entreprend un périple au Sud-Est Asiatique parcourant Java, Bali, l'Inde et le Vietnam; il explore aussi l'Afrique et découvre l'Europe grâce à une bourse de l'Institut Guggenheim. Son extrême sensibilité le fait assimiler et interpréter plusieurs cultures: la Préhispanique, celle du sud-est Asiatique, la Noire. D'ailleurs, dans une vision audacieuse, il plante l'Océan Pacifique comme le centre et le nombril du monde, détrônant l'Europe, sur les six cartes murales "Splendeurs du Pacifique". Il illustre avec la générosité de son pinceau Les Peuples, l'Habitat Natif, La Flore et la Faune, l'Economie, les Moyens de transport et les Manifestations de l'Art de ces vastes contrées du monde.
Il semblerait que Miguel Covarrubias ait eu besoin de se perdre dans d'autres cultures pour mieux se retrouver dans la sienne... En effet, à la fin des années 30 il retourne à Mexico pour y enseigner l'ethnologie à l'Ecole Nationale d'Anthropologie et d'Histoire. Il dirige également la Escuela de Danza del Instituto Nacional de Bellas Artes. Très vite, il est reconnu pour son analyse de l'art précolombien de Mésoamérique, particulièrement la culture olmèque, ainsi que pour sa théorie sur la diffusion de la culture mexicaine vers le nord, en particulier vers les cultures indigènes du Mississippi.
Féru de cultures anciennes et contemporaines, il collectionne des objets des cultures préhispaniques (dont il fera don au Musée d'Anthropologie), les intègre dans son tracé. "Notre connaissance des cultures antiques, de ces peuples est en constante croissance, en même temps que les valeurs modernes de l'art nous ont aidé à comprendre mieux un art que nous avions jusque-là méconnu et dénigré", écrira-t-il.
Miguel Covarrubias s'éteint à Mexico le 4 février 1957 après avoir parcouru, compris et passionnément aimé le vaste monde.
Pourquoi Miguel Covarrubias me touche-t-il plutôt qu'un autre artiste? Peut-être que parce qu'il a su dépasser l'art, devenir un lien entre plusieurs réalités et cultures du monde, parfois diamétralement opposées. Ses voyages lui ont enseigné que beaucoup d'endroits perdaient leur âme sauvage en s'exposant au monde, comme ce fut le cas pour Bali. Mais n'est-ce pas pour cela que finalement, il immortalisait l'instant et ses multiples visages?
Bibliographie:
The Prince of Wales and other famous Americans, 1935
The Island of Bali, 1937
Mexico South, 1946
The Eagle, the Jaguar and the Serpent - Indian Art of the Americas; North America: Alaska, Canada, the United States, 1954
Mezcala, Ancient Mexican Sculpture (avec William Spratling & André Emmerich), 1956
Indian Art of Mexico and Central America, 1957
Tania K. www.jardinsecret.com.mx