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Le message du cardinal était de croire pour comprendre le mystère de Dieu. Un philosophe lui rend hommage
« Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas » (Isaïe 7,9). Saint Augustin avait érigé ce verset en une méthode pour la pensée chrétienne. Jean-Marie Lustiger l'a illustrée magnifiquement.
D'autres diront ses vertus, je m'en tiendrai à son intelligence : en quarante ans, je ne l'ai jamais entendu dire une banalité, donner une homélie fade et édifiante, porter un jugement idéologique ou convenu.
S'il détonnait passablement parmi le reste du personnel ecclésiastique, mais aussi politique ou médiatique, ce n'était pas, comme on le répète trop, parce qu'il avait mauvais caractère, le talent de commander, le sens de l'urgence (il avait tout cela), mais parce qu'il était très intelligent et considérait la bêtise comme un péché contre l'intelligence de Dieu. Entendons-nous bien, il ne s'agissait pas de sa culture (évidemment il était homme de culture, mais cela n'a jamais empêché quiconque de rester stupide) ni de ses amitiés intellectuelles (il en avait sans nombre, mais elles conduisent souvent aux idées reçues). Il s'agissait de son intelligence de Dieu.
D'abord, de l'intelligence de la foi. Alors que nous tous (ou presque), nous vivons dans le monde et, éventuellement, après coup, nous envisageons que l'on pourrait considérer l'hypothèse au moins de quelque chose qu'on nomme « Dieu », il vivait d'abord dans un face-à-face permanent, antérieur et irréfragable avec Dieu, avec une évidence absolue de sa présence. « Seigneur, nous Te rendons grâce de nous permettre de servir en Ta présence » - combien de fois ne l'ai-je pas entendu prier ainsi !
Le coeur du réel, de toute puissance et de toute jouissance pour lui (comme pour tous les vrais croyants) ne se trouvait pas dans le monde (ni dans les arrière-mondes) mais en Dieu, dans la vie de Dieu. Car notre pauvre monde ne se trouve lui-même directement qu'en Dieu (sinon, où serait-il ?).
L'actualité qui le fascinait chaque jour consistait premièrement dans l'épopée de l'amour déployé par Dieu en Lui-même, donc aussi dispensé par Dieu aux hommes. La plus grande tragédie qu'il éprouvait tenait au jeu de l'amour de Dieu et de la haine des hommes : de l'amour de Dieu en lui-même, de l'amour de Dieu pour les hommes, de la haine des hommes envers Dieu, de la haine des hommes les uns pour les autres, voire de chacun pour soi. Il n'avait qu'une angoisse : mesurer à quel point « l'amour n'est pas aimé » ; qu'une joie : constater « la charité répandue dans nos coeurs par l'Esprit-Saint».
Il avait l'intelligence de la foi, parce que, pour lui, le monde des hommes se trouvait de plain-pied dans l'histoire sainte, dans l'histoire de la révélation de Dieu par lui-même devant les hommes.
De cette intelligence de la foi s'ensuivait une intelligence du monde par la foi - du monde vu sinon du point de vue de Dieu, du moins selon l'économie de sa révélation parmi nous. Il n'avait là aucun « pessimisme augustinien », aucun « refus de la modernité », mais, évidemment, une liberté radicale envers toutes les idéologies.
Il avait compris, sur un mode gaullien, qu'il n'y a jamais à choisir entre deux idéologies, mais à les refuser au nom de la réalité et de la raison. Refuser et le nazisme, et le bolchevisme (suivant la double encyclique de Pie XI en 1937). Ce qui signifiait, à propos de l'Eglise en France, qu'elle n'a pas à chercher à compenser ses tentations par la droite (et pourquoi pas avec Vichy) par des compromissions avec la gauche (et pourquoi pas avec le Parti communisme) ni ses dérives sectaires intégristes par ses dérives sectaires dites progressistes (et il n'y a pas à chercher ailleurs le motif des oppositions qu'il a rencontrées dans certains secteurs du catholicisme français).
Il avait compris, moins par le seul fait de son destin personnel que parce qu'il avait su l'assumer saintement, qu'il n'y a pas de scission entre les juifs et les chrétiens, mais une tension d'abord entre les juifs devenus disciples du Christ et les païens devenus disciples du Christ et ensuite entre ceux-ci et les juifs qui ne le sont pas ou pas encore devenus. Et donc que ces tensions mêmes appartiennent également au mystère de la révélation de Dieu.
Il avait compris que la « mort de Dieu » ne mettait un terme qu'à une idolâtrie, mais ouvrait à nouveaux frais la question de Dieu et donc entraînait la « mort de la mort de Dieu ». Le christianisme (et le judaïsme) n'est pas la religion de la sortie de la religion, mais la non-religion d'une sortie toujours recommencée hors de l'idolâtrie - un exode hors de toutes les Egypte métaphysiques de « Dieu », de l'« humanisme », des « valeurs » et autres « a priori ».
Il avait enfin compris que les chrétiens n'ont pas à se soucier d'abord de l'Eglise, mais du Christ. Les réformes de l'institution ecclésiale (et il en a fait !) n'ont en elles-mêmes aucune importance (sinon pour les observateurs religieux, les sociologues de la religion, les bureaucrates ecclésiastiques), sinon celle, négative quoique réelle, de diminuer les obstacles institutionnels à la manifestation et à la diffusion de la charité du Christ.
Les chrétiens devraient d'abord s'intéresser au Christ, puisque les non-chrétiens s'intéressent surtout à l'Eglise. Car le refus de ou l'appartenance à l'Eglise ne résulte pas d'un choix, idéologique ou même spirituel, mais d'une élection par Dieu dans le Christ. Le chrétien ou le non-chrétien prend corps en y répondant, ou non.
Tout cela sonne encore comme des paradoxes. Mais on appelle paradoxes des évidences pas encore affrontées.
Jean Paul II demandait de ne pas avoir peur. Jean-Marie Lustiger a demandé de comprendre le mystère de Dieu, et pour cela de croire. Notre génération fut bien fortunée d'avoir pu entendre ces deux voix. Les générations prochaines nous les envieront. Elles ne nous excuseraient pas de les avoir méprisées.
Jean-Luc Marion, © août 2007, Le Monde, tous droits réservés
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