Skip to main content

Portrait du mois

Go Search
Home
Revue Imprimée
  
Echos de France > Portrait du mois > PortraitDuMois > rachida_dati  






   

 
Issue d'une famille nombreuse de parents immigrés maghrébins, la ministre de la justice étonne tous ceux qu'elle rencontre. Elle possède en commun avec Nicolas Sarkozy le goût de la réussite et une ambition décomplexée.

Une nuit dans une prison, un dimanche matin au tribunal de Créteil, Rachida Dati est fidèle à sa réputation. Elle va très vite. La nouvelle garde des sceaux ne reste pas derrière son bureau. Dimanche 20 mai, en fin de matinée, le palais de justice de Créteil est presque désert. La ministre est venue voir ces permanents du week-end qui font tourner la justice, quand les salles d'audience sont fermées. Elle prend le temps d'observer, d'écouter, pose des questions concrètes, techniques.
Elle est à l’aise pour parler cuisine avec ses pairs.

Elle a fait ce travail dans un autre tribunal de banlieue. Elle revoit le « petit dépôt », où sont déférées les personnes interpellées, la permanence parquet où les jeunes magistrats restent pendus au téléphone. Elle connaît. Elle parle « délinquance astucieuse » avec un juge d’instruction, se fait raconter l’affaire de stups de la veille à l’aéroport d’Orly, s’attarde longuement au bureau d’une juge des libertés et des détentions, pour évoquer la détention provisoire.

Il y a six ans, elle était substitut du procureur, à Evry. Aujourd’hui, elle visite Créteil comme garde des sceaux. Dans la salle, elle reconnaît la juge des enfants, Catherine Sultan. Elle a été son élève, elle est désormais son ministre.  Catherine Sultan est aussi la présidente de l’association de magistrats pour la jeunesse, très inquiète des projets de Nicolas Sarkozy sur les mineurs. « Je voulais surtout lui dire que ma porte était ouverte pour un dialogue », explique Rachida Dati. Surtout pas de nostalgie : « Ca me rappelle des souvenirs. Mais je suis garde des sceaux et je voulais rendre hommage à cet aspect méconnu de la justice. »

Cette fonceuse sait revenir en arrière. Avant de prendre ses fonctions, vendredi 18 mai, elle fait un détour au domicile d’Albin Chalandon, qui l’avait reçue à la chancellerie, il y a un peu plus de vingt ans. Elle est arrivée Place Vendôme avec ce prédécesseur auquel elle est restée fidèle. Elle aurait aimé que Simone Veil, qui lui avait offert sa robe de magistrat, l’accompagne également, mais elle n’était pas à Paris. Dans les salons du ministère, Albin Chalandon ne se lasse pas de raconter sa rencontre avec Rachida Dati, lors d’une réception à l’ambassade d’Algérie. Son œil s’allume quand il revoit « cette petite bonne femme qui fonçait droit sur moi ». La petite bonne femme, vingt ans après, lui succède.

Après cette première rencontre, il l’a invitée à la chancellerie pour déjeuner. Elle se souvient qu’il y avait des gambas. Lui se souvient des « petits baluchons » qu’elle tenait dans ses bras, venant de sa cité près de Chalon-sur-Saône. Il se souvient surtout d’avoir été « ébloui par ce je ne sais quoi qui émanait d’elle, son énergie ». Le patron de la DST, Pierre de Bousquet, est venu lui aussi assister à l’arrivée au pouvoir de son amie. Il l’a connue il y a vingt ans, quand il était chef de cabinet d’Alain Chalandon : « J’étais sidéré par l’énergie, le dynamisme de cette fille, elle n’a peur de rien, n’a pas de complexes, rien ne l’arrête », poursuit l’ancien ministre. S’il devait la comparer ? «  La seule comparaison que l’on puisse faire, c’est avec le nouveau président de la République.»

« C’est une petite Sarkozy », renchérit un membre du club XXIème siècle, qui réunit des cadres d’origine immigrée, et dont elle est cofondatrice. L’histoire de « Sarcosette », comme l’a appelée Le Canard enchaîné, a été maintes fois contée.

La jeune fille d’une famille de douze enfants, d’un père marocain et d’une mère algérienne, qui sait solliciter la protection des puissants, refuse de passer pour « l’Arabe de service » et devient la première femme issue de l’immigration à obtenir un ministère régalien. Après Alain Chalandon et Pierre de Bousquet, viendront Jean-Luc Lagardère, Marceau Long, Simone Veil, mais aussi Jaques Attali et Bernard Kouchner. Jusqu’à la rencontre qui va à nouveau tout changer en 2002 : Nicolas Sarkozy, en qui elle se reconnaît. Elle adopte sans difficulté la foulée rapide du nouveau président. «  Ca fait longtemps qu’elle vit dans les allées du pouvoir », explique ce membre du club XXIème siècle, qui veut rester anonyme. Sa recette, selon lui : «  Un culot d’enfer, une ambition extraordinaire. Mieux vaut ne pas être sur son passage. Elle peut être très dure. »

« Elle est pète-sec quand les gens la prennent avec condescendance, car elle n’est pas du sérail. Elle est comme son patron, elle bouscule les administrations », explique un conseiller du ministère de l’intérieur. « Ce n’est pas la lame d’ambition qu’on décrit souvent », tempère Pierre de Bousquet.

Quand elle est nommée porte-parole, de Nicolas Sarkozy pendant la campagne, Alain Chalandon s’inquiète : « Elle n’a jamais fait de politique, elle prend des risques. Maintenant, je crois quelle peut tout faire. » Elle s’est vite imposée dans les médias, même si elle n’a pas réussi à faire revenir Nicolas Sarkozy dans les banlieues, même si son éclat de rire quand elle se présente, sans savoir qu’elle était filmée, comme la « ministre de la rénovation urbaine au Kärcher » a fait le tour d’internet. Elle est déjà l’une des ministres les plus populaires.

Rien ne l’arrête. Mais, en ce jour de passation de pouvoir, elle semble marquer un temps de pause dans les dorures de la place Vendôme. Elle franchit un couloir décoré des portraits de ses prédécesseurs, elle salue les magistrats qui constituent son administration. « Qu’on ait trente ans de politique ou qu’on en ai très peu, on est ému quand on prend la charge d’un ministère régalien. »

Elle prend la parole d’un ton hésitant, peu assuré. Aux antipodes de l’aisance qu’elle affiche à la télévision dabs ses débats télévisés.

Sa nomination a surpris. Dans un monde judiciaire où l’avancement set le résultat d’un parcours laborieux et calculé, son arrivée à grande vitesse perturbe. « Ca a fait un petit choc », reconnaît un membre de la chancellerie. «  Si elle était énarque ou inspectrice des finances, personne ne serait étonné qu’elle devienne ministre », soutient Laurent le Mesle, procureur général de Paris. S’imaginait-elle garde des sceaux ? « Vu mon parcours et le déroulement de ma vie, non. C’est la décision du président. C’est courageux de sa part. »

Elle n’a pas pris beaucoup de temps pour « habiter » sa nouvelle fonction. Direction Fleury-Mérogis, où elle passe une partie de sa première nuit de ministre dans une prison. Le ministère n’a pas fait relâche pendant le week-end.

« Ca va décoiffer », dit-on à la chancellerie. « Elle veut toujours mieux faire, elle a tellement peur de décevoir, qu’elle en fait le maximum », remarque Pierre de Bousquet. « Elle est extrêmement compétente. Elle a beaucoup réfléchi à la réforme », explique Jaques Attali, qui n’a qu’un regret : « Que la gauche n’ai pas su faire aussi bien, avec elle ou avec d’autres personnes comme elle. »

Alain Salles © 24.05.2007, Le Monde, tous droits réservés 

Article reproduit par courtoisie de “Le Monde”,  pour vous abonner consultez www.lemonde.fr/abojournal/ou www.todalaprensa.com.mx.